Étymologie du geste graphique - De gratter à déposer

Graphein : une révolution technique et cognitive

Le verbe grec γράφειν (graphein) signifie originellement graver, gratter, inciser. L’écriture naît d’un geste soustractif : enlever de la matière pour faire apparaître un signe.

La logique du retrait

Sur la pierre, on creuse. Sur la tablette d’argile cunéiforme, on enfonce un stylet qui repousse la matière.

On peut dire que cette logique du retrait structure profondément notre rapport à l’erreur :

  • Graver, c’est irréversible (ou presque)
  • Chaque trait compte
  • L’erreur est visible, permanente
  • La rature elle-même devient trace
  • le support est souvent contraignant et cher

Le palimpseste (manuscrit gratté pour être réutilisé) témoigne de cette économie du support : effacer coûte cher en travail, mais permet de réutiliser une surface précieuse.

La rupture du dépôt

Avec l’encre sur papier, quelque chose bascule : on ne retire plus, on dépose. Mais le papier reste rare, coûteux. La rature a encore un poids :

  • Elle gâche du support
  • Elle laisse une trace (on barre, on surcharge)
  • Elle témoigne du processus

L’écriture manuscrite garde la mémoire de ses hésitations. Les brouillons de Proust, couverts de ratures, montrent la pensée en train de se faire et peut même servir de “technologie d’écriture” Roberto Juarroz.

Le copier-coller : la fin du coût matériel de la modification

Le traitement de texte numérique introduit une rupture radicale :

Copier-coller = duplication sans coût
Effacer = disparition sans trace
Déplacer = réorganisation instantanée
Annuler (Ctrl+Z) = réversibilité totale

Cette gratuité de la modification transforme :

  1. La structure textuelle : encourage la modularité (blocs déplaçables)
  2. Le processus de rédaction : on écrit “en vrac” puis on réorganise
  3. Le rapport à l’erreur : l’erreur devient un état transitoire sans conséquence
  4. La pensée elle-même : on pense par assemblage plus que par progression linéaire

Mais quelque chose se perd : la trace du processus. Le texte numérique final ne porte plus les stigmates de son élaboration (sauf si on active le “suivi des modifications” - tentative de réintroduire artificiellement ce que l’outil a effacé).

Le support comme contrainte productive

SupportGesteCoût de l’erreurConséquence cognitive
PierreGraverTrès élevéPlanification maximale
Tablette argileEnfoncerMoyen (re-lissable)Brouillon possible
PapyrusÉcarter/déposerÉlevéÉconomie du trait
PapierDéposerMoyenRature visible
ÉcranAfficherQuasi-nulExpérimentation libre

Le passage de soustraire à ajouter n’est pas qu’une évolution technique - c’est une transformation de notre rapport au temps de l’écriture, à l’erreur, à la permanence du texte.

Le coût de l’erreur comme élément de calibration

De “gratuit” à “externalisé et différé”

Le copier-coller numérique n’est pas gratuit. Il est :

Externalisé

  • Électricité : Chaque modification, chaque sauvegarde consomme de l’énergie
  • Serveurs : Stockage dans des data centers (cloud)
  • Refroidissement : Les serveurs génèrent une chaleur massive
  • Infrastructure : Câbles sous-marins, relais, équipements réseau

Différé

Le coût n’est pas payé au moment du geste, mais :

  • Dans le temps (facture électrique mensuelle)
  • Dans l’espace (centrales électriques loin de nos yeux)
  • Dans le futur (épuisement des ressources)

Rétroactif aujourd’hui

L’usage intensif que nous faisons des ressources planétaires pour cette apparente “gratuité” se paie maintenant :

  • Extraction de terres rares pour les composants
  • Consommation d’eau pour refroidir les data centers
  • Émissions carbone liées à la production d’électricité

Le coût de l’erreur comme élément de calibration

Idée fondamentale : Le coût de l’erreur calibre notre attention.

Pierre (coût maximal) → Planification maximale

  • Chaque coup de burin compte
  • On pense avant d’agir
  • L’erreur est irréversible (ou presque)
  • Calibrage attentionnel : maximum de projection mentale avant l’acte

Papier (coût moyen) → Attention soutenue

  • La rature coûte du papier
  • Elle reste visible (trace)
  • On hésite avant de rayer
  • Calibrage attentionnel : équilibre entre spontanéité et prudence

Écran (coût externalisé, invisible) → Attention fragmentée ?

  • L’erreur semble “gratuite” (Ctrl+Z)
  • Le coût réel est invisible (électricité, serveurs)
  • On expérimente sans retenue
  • Calibrage attentionnel : moins de projection, plus d’essai-erreur

Conséquence cognitive

Quand le coût est invisible et différé, on perd un feedback immédiat qui structurait notre attention.

Sur pierre : “Réfléchis bien avant de graver” → attention concentrée, préparatoire
Sur écran : “Essaie, tu pourras toujours défaire” → attention dispersée, réactive

Ce n’est pas un jugement moral (le numérique = mal), c’est une observation sur le calibrage attentionnel :

  • Différents coûts d’erreur produisent différentes postures attentionnelles
  • L’invisibilisation du coût crée une illusion de gratuité qui reconfigure nos gestes mentaux

Et si on rendait le coût visible ?

Certaines applications expérimentent :

  • Limiter les “Undo” à un nombre fixe (comme les “vies” dans un jeu)
  • Afficher la consommation énergétique en temps réel
  • Créer des “points de non-retour” volontaires

L’idée : réintroduire du coût pour recalibrer l’attention.


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