Le modèle éducatif français hérité du modèle carcéral
Foucault : Surveiller et punir
Dans Surveiller et punir (1975), Michel Foucault montre comment l’école moderne s’est construite selon les mêmes principes architecturaux et disciplinaires que la prison.
Le modèle du Panoptique (Jeremy Bentham)
Principe : Une tour centrale d’où un surveillant peut observer tous les prisonniers sans être vu.
Effet : Les prisonniers intériorisent la surveillance. Même si personne ne les regarde, ils se comportent comme s’ils étaient observés.
Foucault généralise : Ce modèle s’est étendu à l’école, l’usine, l’hôpital, la caserne.
L’école comme espace disciplinaire
Architecture similaire
Prison :
- Cellules alignées
- Surveillance centralisée
- Mouvement contrôlé (horaires, sonneries)
- Séparation des corps
École :
- Salles de classe alignées
- Bureau du professeur surélevé (surveillance)
- Emploi du temps strict, sonneries
- Élèves assis en rangs, séparés
But : Rendre les corps dociles — disciplinés, contrôlables, productifs.
Les techniques disciplinaires communes
1. Le découpage du temps
Prison : Horaires stricts, chaque heure assignée
École : Emploi du temps (50 min de maths, 50 min d’histoire…), sonneries
Effet : Le temps devient fragmenté, contrôlé de l’extérieur. On ne décide pas de son propre rythme.
2. L’organisation de l’espace
Prison : Chacun·e à sa place, mouvement surveillé
École : Places assignées, rangs, ne pas bouger sans autorisation
Effet : Les corps sont immobilisés. Bouger = transgression.
3. La normalisation par l’examen
Prison : Évaluation du comportement, rapport de conduite
École : Notes, évaluations constantes, classement
Foucault :
“L’examen combine les techniques de la hiérarchie qui surveille et celles de la sanction qui normalise.”
Effet : Chacun·e est mesuré·e, comparé·e, classé·e. Cela produit des “normaux” et des “anormaux”.
4. Le dressage du corps
Prison : Discipline physique (marche au pas, postures imposées)
École : Assis en silence, mains sur la table, “tiens-toi droit”
Effet : Le corps doit être immobile, silencieux, obéissant. Tout mouvement spontané est réprimé.
Le format A4 comme outil disciplinaire
Standardisation
Le format A4 participe de cette logique :
- Tous les élèves ont le même format de cahier
- Tous écrivent dans le même cadre
- Les copies sont comparables (même taille, même nombre de lignes visibles)
Effet : Facilite l’évaluation normalisée. On peut comparer, classer, noter.
Immobilisation
Le format A4 sur un bureau impose :
- Une posture assise prolongée
- Une distance œil-page fixe (30-40 cm)
- Un champ visuel restreint (la page devant soi)
- Peu de mouvement du corps
Contrairement à d’autres formats (rouleau, affiche murale, livre géant au sol…) qui permettent plus de mobilité corporelle.
Fenêtre attentionnelle réduite
Le A4 cadre l’attention :
- On ne voit que ce qui est sur la page
- Pas de vision périphérique large (qui pourrait distraire)
- Attention focalisée, contrôlée
C’est cohérent avec le modèle disciplinaire : ne pas se disperser, rester concentré sur la tâche assignée.
Conséquences sur les corps et les esprits
Corps immobilisés, corps malades
Effets observés :
- Maux de dos, scolioses (posture assise prolongée)
- Myopie en augmentation (vision de près constante)
- Agitation, hyperactivité (besoin de bouger réprimé)
- Troubles attentionnels (attention imposée de l’extérieur, pas cultivée de l’intérieur)
Pensée normalisée
Le modèle carcéral produit :
- Conformité (penser comme il faut)
- Obéissance (faire ce qu’on demande)
- Compétition (être meilleur que les autres)
- Peur de l’erreur (sanctionnée)
Il ne produit pas (ou peu) :
- Autonomie
- Créativité
- Coopération
- Exploration
Alternatives : Pédagogies du mouvement
Écoles Montessori, Freinet, Steiner
Principes communs :
- Mouvement libre (enfants peuvent se déplacer)
- Temps non fragmenté (travail par projet, durée variable)
- Espace modulable (pas de rangs fixes)
- Évaluation non normalisée (pas de notes comparatives)
Écoles en forêt, écoles démocratiques
Encore plus radical :
- Pas de salles de classe fermées
- Apprentissage par le corps en mouvement
- Pas d’emploi du temps strict
- Espaces non-planifiés (friches éducatives)
Lien avec les friches
Opposition structurelle :
| Modèle carcéral/scolaire | Friche comme commun |
|---|---|
| Espace fermé, surveillé | Espace ouvert, libre |
| Mouvement contrôlé | Mouvement exploratoire |
| Format standardisé (A4) | Formats multiples, inventés |
| Attention imposée | Attention choisie |
| Corps immobilisés | Corps en mouvement |
| Normalisation | Variabilité |
La friche est l’anti-panoptique : pas de centre qui surveille, pas de norme imposée, chacun·e crée son propre parcours.
Ouvrages
Michel Foucault (1975). Surveiller et punir : Naissance de la prison. Gallimard.
Ivan Illich (1971). Une société sans école [Deschooling Society].
→ Critique radicale de l’institution scolaire comme outil de reproduction sociale
Paulo Freire (1968). Pédagogie des opprimés.
→ Éducation comme libération vs éducation bancaire (dépôt de savoir)
Célestin Freinet (années 1920-1960). Écrits pédagogiques.
→ Pédagogie coopérative, mouvement, expression libre
Articles/Documentaires
Écoles démocratiques (Sudbury, etc.)
Citation de Foucault
“La discipline fabrique des corps soumis et exercés, des corps ‘dociles’. La discipline majore les forces du corps (en termes économiques d’utilité) et diminue ces mêmes forces (en termes politiques d’obéissance).”
— Michel Foucault, Surveiller et punir
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