Rétention tertiaire (Bernard Stiegler) Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue-extraits Stiegler-concepts Ce qui vaut que la vie mérite d’être vécue - Stiegler

Définition

La rétention tertiaire est un concept développé par le philosophe Bernard Stiegler pour désigner la mémoire externalisée dans des supports techniques — tout ce qui permet de conserver et transmettre de l’expérience en dehors de la mémoire vivante.

En bref : C’est la mémoire qui n’est ni dans votre cerveau, ni dans votre corps, mais dans les objets, les outils, les traces matérielles.


Les trois types de rétention (Husserl + Stiegler)

Stiegler reprend et complète la distinction d’Edmund Husserl entre deux types de rétention :

1. Rétention primaire (mémoire immédiate)

Définition : Ce qui vient juste de se passer et qui est encore présent dans votre conscience immédiate.

Exemple : Vous lisez cette phrase. Quand vous arrivez au mot “phrase”, vous retenez encore “Vous lisez cette” — sinon la phrase n’aurait pas de sens. Cette rétention “en temps réel” est la rétention primaire.

Durée : Quelques secondes, le temps de la perception en cours.

Husserl l’appelle : retention (rétention)


2. Rétention secondaire (mémoire vécue)

Définition : Vos souvenirs personnels, votre mémoire de ce que vous avez vécu.

Exemple :

  • Votre premier jour d’école
  • Le goût de la madeleine de Proust
  • La sensation de tenir un crayon dans votre main d’enfant (comme dans l’ouverture de Kirielle)

Caractéristiques :

  • Subjective : C’est VOTRE mémoire, vécue par VOUS
  • Vivante : Elle se modifie, se reconstruit à chaque rappel
  • Incarnée : Liée à votre corps, vos sensations, vos émotions
  • Sélective : Vous ne gardez pas tout, la mémoire trie

Husserl l’appelle : Erinnerung (ressouvenir)


3. Rétention tertiaire (mémoire technique) — AJOUT DE STIEGLER

Définition : La mémoire externalisée dans des supports matériels qui peuvent être partagés, transmis, répétés.

Exemples :

  • Un livre (conserve des mots sans que personne ne doive s’en souvenir)
  • Une photo (fixe une image que vous auriez peut-être oubliée)
  • Un film (enregistre un moment que vous pouvez revoir à l’identique)
  • Une partition musicale (transmet une mélodie à travers les siècles)
  • Un format A4 (conserve une norme de mise en page)

Caractéristiques :

  • Objective : Accessible à tous·tes, pas liée à une personne
  • Fixe (relativement) : Ne se modifie pas spontanément comme la mémoire vivante
  • Transmissible : Peut traverser les générations
  • Partageable : Plusieurs personnes peuvent accéder à la même trace

Pourquoi “tertiaire” est crucial (Stiegler)

La rétention tertiaire conditionne la rétention secondaire

Thèse de Stiegler : Nous ne nous souvenons pas “naturellement”. Nos souvenirs personnels (rétention secondaire) sont structurés par les supports techniques (rétention tertiaire) dont nous disposons.

Exemples :

Sans photo

  • Mes souvenirs d’enfance sont flous, reconstruits, mélangés
  • Je ne sais plus exactement comment était telle pièce, tel visage

Avec photo

  • La photo fixe une version du souvenir
  • Mes souvenirs personnels vont progressivement se conformer à la photo
  • “Ah oui, c’était comme ça” (mais peut-être que ce n’était pas exactement ça)

La rétention tertiaire (photo) modifie la rétention secondaire (mon souvenir vécu).


L’écriture transforme la pensée

Avant l’écriture :

  • Mémoire orale (rétention secondaire + transmission orale)
  • Cultures de la répétition, de la formule (pour mémoriser)
  • Pensée rythmée, récitative

Avec l’écriture (rétention tertiaire) :

  • On peut oublier (c’est écrit, pas besoin de tout retenir)
  • On peut relire (revenir en arrière, comparer)
  • On peut penser autrement (pensée analytique, critique)

L’écriture ne transmet pas seulement des contenus, elle transforme la structure même de la pensée.


La rétention tertiaire comme condition de l’hominisation

Thèse radicale de Stiegler : L’humain n’est pas devenu humain puis a inventé des outils.

C’est l’inverse : Les outils (rétention tertiaire) constituent l’humain.

Le silex taillé

Un silex taillé est une rétention tertiaire :

  • Il conserve un geste (celui qui l’a taillé)
  • Il transmet un savoir-faire (comment tailler, comment utiliser)
  • Il transforme celui qui l’utilise (nouvelles capacités d’action)

Le silex n’est pas un simple outil.
C’est une mémoire externalisée qui se transmet et qui façonne l’humain.

Formule de Stiegler

“L’homme invente l’outil, mais l’outil invente l’homme.”

Ou plus précisément :

“Nous sommes des êtres prothétiques. La technique n’est pas extérieure à nous, elle nous constitue.”


Exemples développés dans Kyrielle

1. Le format A4

“Le format A4 […] comme rétention tertiaire […] organise l’espace de notre attention lors de la lecture et de l’écriture.”

Ce qui se passe :

  • Le A4 fixe une norme (combien d’info sous les yeux)
  • Cette norme devient invisible (on ne la voit plus)
  • Mais elle structure nos rétentions secondaires (comment on se souvient d’un texte lu, comment on organise nos pensées en écrivant), comment elle structure nos cadres attentionnels.

Le A4 n’est pas neutre. C’est une rétention tertiaire qui formate notre attention. Petite rappel le A4 n’est pas totalement arbitraire, se format s’est imposé au travers de fonctions spécifiques.


3. L’écriture au clavier vs au stylo

Stylo (rétention tertiaire ancienne) :

  • Trace indélébile (ou presque)
  • Rature visible
  • Conserve la trace du processus (brouillons de Proust)

Clavier + traitement de texte (rétention tertiaire contemporaine) :

  • Effacement sans trace
  • Copier-coller (modularité)
  • Version finale sans histoire (le processus disparaît)

Conséquence :

  • Nos rétentions secondaires (nos souvenirs du processus d’écriture) changent
  • On ne se souvient plus des versions intermédiaires, mais surtout le processus de superposition ne plus faire son oeuvre. A ce propos voir les manuscrits de Roberto Juarroz. Les versions s’enchevêtrent et le texte tombe par phénomène de sédimentation.
  • La rétention tertiaire numérique efface la mémoire du faire

Enjeux politiques et existentiels

1. Qui contrôle les rétentions tertiaires ?

Si les rétentions tertiaires structurent nos rétentions secondaires (nos souvenirs, notre pensée), alors :

→ Qui contrôle les supports techniques contrôle la mémoire collective.

Exemples :

  • Livres brûlés : détruire des rétentions tertiaires pour effacer une mémoire collective
  • Algorithmes de recommandation : structurent ce qu’on retient, ce qu’on oublie
  • Formats propriétaires : rendent certaines mémoires inaccessibles (fichiers illisibles après obsolescence du format)

2. La prolétarisation des savoirs

Thèse de Stiegler : Quand un savoir-faire est externalisé dans une machine (rétention tertiaire), celui qui utilisait ce savoir-faire perd sa compétence.

Exemple historique :

  • Avant : l’artisan connaît son métier de bout en bout
  • Avec la machine (Révolution industrielle) : l’ouvrier devient un exécutant qui ne comprend plus le processus global
  • Prolétarisation : perte du savoir, dépendance à la machine

Exemple contemporain :

  • GPS : on ne sait plus s’orienter sans
  • Correcteur orthographique : on ne sait plus écrire sans
  • Calculatrice : on ne sait plus calculer mentalement

Ce n’est pas un jugement moral (GPS = mal). C’est un constat : les rétentions tertiaires transforment nos capacités.


3. Peut-on reprendre le contrôle ?

Question de Stiegler : Comment faire pour que les rétentions tertiaires ne nous prolétarisent pas, mais nous augmentent ?

Réponse :

  • Être conscient·e des rétentions tertiaires qu’on utilise (ne pas les rendre invisibles)
  • Les réinvestir créativement (ne pas subir passivement)
  • Co-créer les outils techniques (participation aux choix techniques)

Synthèse visuelle

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  RÉTENTION PRIMAIRE
  (Ce qui se passe maintenant)
         ↓
  passe immédiatement dans...

  RÉTENTION SECONDAIRE
  (Mes souvenirs personnels, ma mémoire vécue)
  ↕ est structurée par...

  RÉTENTION TERTIAIRE
  (Mémoire externalisée : livres, outils, formats, traces)

  → Conditionne comment je me souviens
  → Conditionne comment je pense
  → Peut être partagée, transmise, contrôlée
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Pour aller plus loin

Œuvres principales de Bernard Stiegler

Trilogie : La Technique et le Temps

  1. La Faute d’Épiméthée (1994) — Technique comme condition de l’humain
  2. La Désorientation (1996) — Cinéma et conscience du temps
  3. Le Temps du cinéma (2001) — Industries culturelles et rétention tertiaire

Autres ouvrages accessibles :

  • Prendre soin (2008) — Rétention tertiaire et attention
  • De la misère symbolique (2004-2005) — Industries culturelles et prolétarisation

Articles/vidéos d’introduction

  • Conférences sur Ars Industrialis (site web du collectif fondé par Stiegler)

Liens avec d’autres concepts de Garden-Gester

Affordances (Gibson)

Les rétentions tertiaires créent des affordances :

  • Un livre afforde “lire”
  • Mais aussi : afforde une certaine façon de lire (linéaire, page par page)
  • La rétention tertiaire structure les possibilités d’action

Friche comme commun

Une friche (terrain vague) est un espace avec peu de rétentions tertiaires imposées :

  • Pas de structure prédéfinie
  • Pas de mémoire technique fixée
  • Les enfants créent leurs propres rétentions tertiaires (cabanes, jeux)

C’est peut-être pour ça que c’est si riche pédagogiquement : l’absence de rétention tertiaire contraignante permet l’invention.