Cercles vicieux et boucles récursives des mauvaises habitudes
Le cercle vicieux désigne une boucle auto-entretenue où la tentative de résoudre un problème perpétue et amplifie ce problème. Plus on essaie de “corriger”, plus on aggrave la situation.
Dans le contexte somatique : la réaction habituelle face à une tension/douleur crée de nouvelles tensions qui ramènent au point de départ, en pire.
La circularité de l’habitude : David Gorman et le symptôme
David Gorman, praticien de la Technique Alexander et créateur de Learning Methods, décrit dans un article passionnant une expérience qui bouleverse sa pratique. Confronté à une douleur récurrente, il entreprend d’observer et documenter en première personne les mécanismes à l’oeuvre. Sa découverte est troublante : toutes tentatives pour soigner son symptôme le renforcent.
Dans ce long texte intitulé « À propos de la nature circulaire de l’habitude », Gorman reprend les deux concepts centraux d’Alexander - habitude et inhibition - mais en dévoile leur nature systémique et récursive.
La structure circulaire de l’habitude (de répondre aux symptômes) :
Sensation (symptôme)
↓
Jugement ("c'est mauvais, wrong")
↓
Réaction habituelle (effort pour changer, corriger)
↓
Intensification de la sensation
↓
[Retour au début - cercle vicieux]
Dans cette chronique gargantuesque, l’habitude se nourrit d’elle-même : plus j’essaie de “corriger” le symptôme, plus je le renforce en multipliant les stratégies d’évitement. Je ne détaillerai pas ici la liste truculente que nous partage Gorman. Quelques boucles suffiront à nous donner une idée.
À chaque nouvelle apparition du symptôme :
- 1- symptômes —> réaction —> étirements —> retour à l’état considéré comme juste (silencieux) —> acceptable dans une économie de moi-même.
- 2- S —> R —> recours à des pratiques thérapeutiques nombreuses —> retour à l’état considéré comme juste (silencieux) —> acceptable dans une économie de moi-même.
- 3- S —> R —> développement de nombreuses stratégies de contrôle et d’observation de soi-même afin d’éviter dans une anticipation anxieuse le S —> jusqu’à ce que S revienne à nouveau. Le contrôle lui-même devient symptôme.
Ce que Gorman décrit ici est une réverbération pathologique : le symptôme réverbère dans le jugement (“c’est mauvais”), qui réverbère dans la réaction (étirements, thérapies, contrôle), qui à son tour amplifie le symptôme. La réverbération devient obsessionnelle - elle tourne en boucle fermée, s’appauvrissant à chaque passage, comme un son qui se dégrade en écho métallique plutôt que de s’enrichir d’harmoniques.
Gorman se retrouve piégé dans ce qu’il appelle la “nature circulaire de l’habitude”. —> renforçant à chaque passage dans le cercle, la réactivité au symptôme, rendant la prochaine apparition encore plus intolérable.
➫ Paradoxalement, chaque itération complexifie le système - non pas en l’enrichissant, mais en resserrant la boucle, en réduisant l’espace de résonance.
La sortie ? Radicalement contre-intuitive. Dans le cas de Gorman, la solution émerge après qu’il ait expérimenté un ensemble de sous systèmes jusqu’à épuisement. Gorman écrit :
“La solution consistait à aborder simplement le moment du symptôme […] et ne pas faire le prochain pas en y réagissant. Accepter que ce qui se passe à ce moment se passe réellement - que je l’apprécie ou non.”
“Ne pas faire le prochain pas” - c’est-à-dire : suspendre la réaction automatique.
Ce qui se produit alors est inattendu :
“Après un moment d’intense conscience de rétrécissement et de restriction […], une expansion me remplit et l’effort et la tension disparurent ! […] Ce moment, après tout, n’était pas mauvais. C’était magnifique !”
En suspendant la réaction automatique, Gorman a changé la qualité de la réverbération. La boucle fermée (symptôme → jugement → correction → intensification) s’est ouverte. Ce qui réverbère maintenant n’est plus le jugement (“c’est mauvais”) mais l’attention au processus lui-même. Et de cette réverbération transformée émerge quelque chose de radicalement nouveau : l’expansion, le relâchement - “c’était magnifique !“. Il a opéré un changement de niveau logique - une récursivité. Cela n’est pas sans rappeler les approches systémiques de l’école de Palo-Alto (Watzlawick, Weakland) : le moyen de sortir d’un système pathologique est de changer de niveau logique - sortir de la logique même dans laquelle le problème existe.
De cette récursivité émerge une réorganisation. -Attention versus Réaction-