Strate 2 : “Être avec - S’insérer dans la mélodie du monde”
Partie 1 : Reconnaître ce qui relie | Partie 2 : Cultiver la confiance | Partie 3 : Danser avec le monde. ⬅︎ Strate. 1 : L’attention incarnée-premier geste
[! ] Nous avons exploré comment l’apprentissage consiste à reconnaître des invariants en couplage (Partie 1) et comment la confiance dans ces couplages se cultive par exploration de la variabilité (Partie 2). Reste une dimension essentielle : le rapport récursif à soi-même. Porter attention à sa propre pratique est lui-même un couplage - mais d’un type particulier, où je deviens simultanément terme (la personne qui pratique) et relation (celle qui observe). Et vers quoi tend finalement cet apprentissage ? Vers la capacité à s’insérer dans la mélodie du monde.
Note sur les sources
Le développement qui suit sur la récursivité et le processus d’auto-observation doit beaucoup aux travaux de Jacques Gaillard et David Gorman (pédagogie énactive de la Technique Alexander), ainsi qu’aux recherches de Natalie Depraz, Francisco Varela et Pierre Vermersch sur le “becoming aware” (devenir conscient), et Eugene Gendlin sur le “felt sense” et le “felt shift”.
Section 4 : Récursivité - Couplage externe et couplage interne
Nous avons exploré comment l’apprentissage consiste à reconnaître des invariants en couplage avec le milieu, et comment la confiance dans ces couplages se cultive par exploration de la variabilité. Mais il y a une dimension que nous n’avons pas encore abordée, et qui pourtant traverse tout ce processus : le rapport à soi-même.
Car si l’attention est un geste, si percevoir est un couplage, porter attention à sa propre pratique est lui-même un couplage. Mais un couplage d’un type particulier : un couplage récursif, où je deviens simultanément terme (la personne qui pratique) et relation (celle qui réverbère la pratique - nous avons préférer le verbe réverbérer à observer, trop imprégné de dualisme).
Ça va jusque là ? Une petite analogie pour clarifier le paragraphe précédent ? (Si vous ne vous êtes pas promené.e dans l’article Kyrielle, je vous le recommande. Nous y évoquons notamment, l’utilisation d’images marquantes à des fins mnémoniques).
Image saisissante :
- 1961, Antarctique.
- Le Dr Leonid Rogozov, unique médecin d’une station soviétique isolée, développe une appendicite aiguë.
- Impossible d’évacuer.
- Il n’a qu’une option : s’opérer lui-même.
- Avec un miroir pour voir, il retire son propre appendice
- simultanément chirurgien (celui qui coupe), patient (celui qui souffre), et observateur (celui qui diagnostique).
- Impossible de séparer ces trois instances - il est les trois à la fois.
De même dans l’apprentissage : quand je porte attention à ma pratique, je ne peux pas “sortir” de mon corps pour l’observer de l’extérieur. Je suis simultanément la personne qui grimpe et celle qui perçoit le grimper - et c’est cette récursivité-réverbération- qui permet la réorganisation, tout comme Rogozov ne pouvait se sauver qu’en assumant cette impossible position.
La structure récursive de l’apprentissage
Revenons à notre grimpeuse. Quand elle grimpe, elle est en couplage avec la roche :
- Elle repose sur la paroi
- Ses mains cherchent, perçoivent les prises
- Son corps s’ajuste à la verticalité
- Son regard explore
- → Couplage moi-milieu
Mais simultanément, elle apprend (elle ne se contente pas d’exécuter machinalement), elle porte attention à ce couplage lui-même :
- « Comment mes doigts touchent-ils cette prise ? »
- « Comment ma perception se distribue-t-elle ? »
- « Cette tension lors de ma relation à l’appui - est-elle nécessaire ? De quoi m’informe-t-elle ? » → Couplage moi-même (je me perçois en train de coupler avec le milieu)
Ces deux couplages ne sont pas séparés - ils sont récursifs :
- Le couplage “externe” (moi-roche) informe le couplage interne (ma perception de ce couplage)
- Et inversement, le couplage “interne” (mon attention à mes gestes) modifie le couplage externe (ma façon de grimper)
- Les termes externe et interne sont signalétiques. Ils décrivent les termes de la relation, en aucun cas représentatif du vécu. Dans bien des situations ses distinctions s’estompent dans un vécu multi-échelles (Multiscalarité énactive).
Réverbération : Quand le couplage résonne avec lui-même
Cette structure en double boucle - couplage externe (moi-milieu) et couplage interne (moi-moi) - peut être pensée comme une réverbération. Le terme évoque le son qui, après avoir été émis, continue de circuler dans un espace, rebondissant sur les surfaces, s’enrichissant d’harmoniques, se transformant au fil de ses trajets.
De même, ce qui se passe dans mon couplage avec la roche ne reste pas “là-bas”, extérieur et neutre. Cela réverbère en moi : la texture de la prise continue de vibrer dans ma perception, l’effort demandé résonne dans mon tonus global, le geste esquissé se propage dans ma sensibilité kinesthésique. Et inversement, ce qui émerge de mon attention à ce couplage - une sensation de tension inutile, un insight sur ma façon de saisir - se propage vers mon couplage externe, modifie ma façon de toucher la roche.
La réverbération n’est pas un simple feedback mécanique où le signal revient identique. C’est un processus temporel (ça continue après l’action initiale), transformatif (ce qui revient est enrichi, modifié), et qualitatif (il y a des réverbérations riches, d’autres sèches, d’autres métalliques). L’apprentissage, dans cette perspective, consiste à développer une sensibilité aux qualités de cette réverbération - et à cultiver les conditions d’une réverbération riche plutôt qu’appauvrie.
La circularité de l’habitude : David Gorman et le symptôme
David Gorman, praticien de la Technique Alexander et créateur de Learning Methods, décrit dans un article passionnant une expérience qui bouleverse sa pratique. Confronté à une douleur récurrente, il entreprend d’observer et documenter en première personne les mécanismes à l’oeuvre. Sa découverte est troublante : toutes tentatives pour soigner son symptôme le renforcent.
Dans ce long texte intitulé « À propos de la nature circulaire de l’habitude », Gorman reprend les deux concepts centraux d’Alexander - habitude et inhibition - mais en dévoile leur nature systémique et récursive.
La structure circulaire de l’habitude (de répondre aux symptômes) :
Sensation (symptôme)
↓
Jugement ("c'est mauvais, wrong")
↓
Réaction habituelle (effort pour changer, corriger)
↓
Intensification de la sensation
↓
[Retour au début - cercle vicieux]
Dans cette chronique gargantuesque, l’habitude se nourrit d’elle-même : plus j’essaie de “corriger” le symptôme, plus je le renforce en multipliant les stratégies d’évitement. Je ne détaillerai pas ici la liste truculente que nous partage Gorman. Quelques boucles suffiront à nous donner une idée.
À chaque nouvelle apparition du symptôme :
- 1- symptômes —> réaction —> étirements —> retour à l’état considéré comme juste (silencieux) —> acceptable dans une économie de moi-même.
- 2- S —> R —> recours à des pratiques thérapeutiques nombreuses —> retour à l’état considéré comme juste (silencieux) —> acceptable dans une économie de moi-même.
- 3- S —> R —> développement de nombreuses stratégies de contrôle et d’observation de soi-même afin d’éviter dans une anticipation anxieuse le S —> jusqu’à ce que S revienne à nouveau. Le contrôle lui-même devient symptôme.
Ce que Gorman décrit ici est une réverbération pathologique : le symptôme réverbère dans le jugement (“c’est mauvais”), qui réverbère dans la réaction (étirements, thérapies, contrôle), qui à son tour amplifie le symptôme. La réverbération devient obsessionnelle - elle tourne en boucle fermée, s’appauvrissant à chaque passage, comme un son qui se dégrade en écho métallique plutôt que de s’enrichir d’harmoniques.
Gorman se retrouve piégé dans ce qu’il appelle la “nature circulaire de l’habitude”. —> renforçant à chaque passage dans le cercle, la réactivité au symptôme, rendant la prochaine apparition encore plus intolérable.
➫ Paradoxalement, chaque itération complexifie le système - non pas en l’enrichissant, mais en resserrant la boucle, en réduisant l’espace de résonance.
La sortie ? Radicalement contre-intuitive. Dans le cas de Gorman, la solution émerge après qu’il ait expérimenté un ensemble de sous systèmes jusqu’à épuisement. Gorman écrit :
“La solution consistait à aborder simplement le moment du symptôme […] et ne pas faire le prochain pas en y réagissant. Accepter que ce qui se passe à ce moment se passe réellement - que je l’apprécie ou non.”
“Ne pas faire le prochain pas” - c’est-à-dire : suspendre la réaction automatique.
Ce qui se produit alors est inattendu :
“Après un moment d’intense conscience de rétrécissement et de restriction […], une expansion me remplit et l’effort et la tension disparurent ! […] Ce moment, après tout, n’était pas mauvais. C’était magnifique !”
En suspendant la réaction automatique, Gorman a changé la qualité de la réverbération. La boucle fermée (symptôme → jugement → correction → intensification) s’est ouverte. Ce qui réverbère maintenant n’est plus le jugement (“c’est mauvais”) mais l’attention au processus lui-même. Et de cette réverbération transformée émerge quelque chose de radicalement nouveau : l’expansion, le relâchement - “c’était magnifique !“. Il a opéré un changement de niveau logique - une récursivité. Cela n’est pas sans rappeler les approches systémiques de l’école de Palo-Alto (Watzlawick, Weakland) : le moyen de sortir d’un système pathologique est de changer de niveau logique - sortir de la logique même dans laquelle le problème existe.
De cette récursivité émerge une réorganisation. -Attention versus Réaction- Il est important de souligner encore une fois, que cette approche est particulièrement contre-intuitive. Notre culture valorise l’agentivité comme capacité à intervenir, contrôler, corriger. Ne rien faire face à un symptôme s’apparente à de la passivité ou à de la négligence. Gorman propose que cette “passivité” soit une activité d’un autre ordre - une attention vigilante qui crée de l’espace pour une réorganisation. Ce changement de paradigme doit être expérimenté à plusieurs reprises avant d’en valider l’efficience (développer et intérioriser la confiance permet de traverser l’inconfort du vécu du symptôme). Nous devons prendre au sérieux la teneur expérientielle de cet instant, si l’on en croit Gorman : “Bien que cela semble un choix simple à faire, si vous ne l’avez pas fait, vous ne pouvez imaginer combien c’est un défi énorme à mener à bien, face à la “réalité” des sensations immédiates et irrésistibles, des pensées et des émotions de ce moment existentiel. Il faut être courageux et clairvoyant pour garder son libre arbitre quand toute votre expérience vous hurle « VOUS AVEZ TOUT FAUX ! SORTEZ DE LÀ LE PLUS VITE POSSIBLE ! ».”
Cette réorganisation n’est pas graduelle mais discontinue - un changement de phase au sens de Simondon. Comme une solution sursaturée qui cristallise brutalement, le système passe d’un état métastable (tension maintenue) à un nouvel équilibre plus économique. La suspension n’est pas ce qui produit le changement - elle permet au système de résoudre sa tension interne.
Un impensé culturel : La confusion entre actions sur les choses et actions sur soi
Ce que Gorman découvre révèle un impensé culturel profond : nous appliquons aux actions sur nous-mêmes le modèle des actions sur les choses - et ce modèle est inadéquat.
Les actions sur les choses (manipuler une cuillère) se déroulent en série : “prendre → tourner → lever”. Chaque action est “juste” ou “fausse”, le contrôle est évident. N’importe qui peut enseigner.
Mais les actions sur soi-même (se tenir debout, marcher) relèvent d’une autre logique : orchestration simultanée de multiples parties coordonnées. Quand je me lève, mon tonus, mon équilibre, mes yeux, ma tête, mes jambes s’ajustent ensemble - pas successivement.
L’impensé : on transpose abusivement le modèle simple au domaine complexe. On croit qu’il suffit de montrer (“tiens-toi droit”), de contrôler consciemment (“redresse tes épaules”), de se fier aux sensations immédiates. Mais les sensations peuvent être “trompeuses”.
➫ et intervenir successivement sur un système simultané renforce la dysfonction.
C’est dans ce malentendu que s’enracine la circularité de Gorman : traiter la relation à soi comme une série de corrections successives renforce le schème global.
Becoming aware : Les trois phases du devenir-conscient
Ce que Gorman décrit minutieusement, Natalie Depraz, Francisco Varela et Pierre Vermersch l’ont théorisé dans leur recherche collaborative sur le becoming aware (devenir-conscient).
Le devenir-conscient n’est pas un état délimité (“je suis conscient·e” vs “je ne suis pas conscient·e”), mais un processus - une “dynamique attentionnelle de la conscience” qui se compose de trois mouvements internes qui opèrent ensemble.
Depraz les nomme des “phases”, pour souligner qu’elles ne sont pas séquentielles comme des étapes à franchir. Ce sont des mouvements concomitants :
- la suspension se maintient
- pendant que l’attention se dirige,
- qui elle-même prépare la réceptivité.
Mouvement 1 : Suspension
Une rupture par rapport à notre attitude spontanée, habituelle.
Ce qui est suspendu : Nos jugements, nos réactions automatiques, notre “adhérence naturelle” au monde tel qu’il nous apparaît immédiatement.
Depraz la nomme “suspension préjudicielle” - elle rend possible tout changement dans le type d’attention que nous portons à notre vécu.
Comment se déclenche la suspension ? Trois voies possibles (non exclusives) :
Événement existentiel : Mort d’autrui, surprise esthétique, choc, symptôme qui fait irruption (comme chez Gorman)
Médiation d’autrui :
- Injonction directive (“Stop !”, “Attends”)
- Modèle à suivre (moins directif)
Exercice individuel : Auto-injonctions développées par long entraînement (méditation)
Point crucial :
“La disposition suspensive est maintenue, lors même que l’attention se dirige ou que l’attitude d’accueil se déploie.”
La suspension n’est pas juste “la première étape” - elle continue de soutenir tout le processus.
Mouvement 2 : Attention directionnelle
Un changement de direction de l’attention : se détourner du “spectacle du monde” (extérieur) pour “faire retour sur le monde intérieur”.
—> Obstacle majeur :
“La difficulté que constitue la difficulté de se détourner de l’adhérence naturelle à l’objet.” (Depraz)
Nous sommes naturellement capturé·es par ce qui apparaît “là-bas”, devant nous, comme objet. Se retourner vers “ici”, le vécu lui-même, demande un effort contre-nature.
Caractère encore dualiste et volontaire :
Depraz insiste : cette phase “reste régie par la distinction intérieur/extérieur” et “comporte une teneur d’activité volontaire”.
Autrement dit : On “va chercher” activement. On n’est pas encore dans la vraie transformation. C’est un passage nécessaire, mais insuffisant.
Important : Ce “monde intérieur” n’est pas un espace mental séparé (sinon on retombe dans le dualisme qu’on critique). C’est plutôt : passer de l’attention au résultat (ce qui est produit, l’objet) à l’attention au processus (comment ça se produit, le geste).
Mouvement 3 : Attention réceptive (lâcher-prise)
Passage d’un “aller chercher” à un “laisser venir”.
➫ Différence cruciale avec Mouvement 2 : Mouvement 2 : Encore volontaire, encore dualiste (intérieur/extérieur) Mouvement 3 : Disposition d’attente réceptive qui “permet de conjurer la dualité rémanente”
Ce n’est plus : “Je me concentre sur mon intérieur” (volonté, effort) C’est : “Je m’ouvre à ce qui se donne” (réceptivité, accueil)
Obstacle spécifique :
“La nécessité de traverser un temps vide d’absence de prise sur des données immédiatement disponibles.” (Depraz)
C’est le moment le plus inconfortable :
- On a lâché le contrôle volontaire (Mouvement 2)
- Mais rien de précis ne se présente encore
- Il faut tolérer ce vide, cette absence de prise
Depraz précise : Le premier changement (directionnel) est condition du second (réceptif). On ne peut pas sauter directement à la réceptivité - il faut passer par la phase directive/volontaire.
Mais c’est dans cette troisième modalité que quelque chose de vraiment nouveau peut émerger.
Synthèse : Pourquoi “mouvements qui opèrent ensemble” ?
Depraz, Varela et Vermersch refusent la séquentialité stricte (étape 1 → 2 → 3) parce que :
- La suspension se maintient tout au long (elle ne “s’arrête” pas après la phase 1)
- L’attention directionnelle prépare la réceptivité (elles se chevauchent)
- Ces mouvements se réactivent “à chaque étape avec une qualité différenciée” - ce n’est pas “fait une fois pour toutes”
Réverbération et qualités attentionnelles
Chaque mouvement du devenir-conscient modifie la qualité de réverbération entre couplage externe et interne.
Dans la suspension, la réverbération habituelle (stimulation → réaction immédiate) est interrompue. Un espace s’ouvre - un silence relatif où les échos peuvent se dissiper.
Dans l’attention directionnelle, une nouvelle forme de réverbération s’amorce : ce qui se passe “dehors” (le monde, le geste) commence à réverbérer “dedans” (attention au vécu). Mais c’est encore une réverbération étroite, volontaire, effort pour capter.
Dans l’attention réceptive, la réverbération devient ample, ouverte : on ne va plus “chercher” activement - on laisse les résonances se déployer dans l’espace intérieur devenu vaste.
➫ Trois qualités attentionnelles qui se modulent ensemble, comme trois tonalités dans un accord musical.
Cette entreprise de description phénoménologique de la prise de conscience, s’inscrit dans une recherche vaste et passionnante sur le recueil des vécus en première personne. Elle a permis le développement d’une gestosphère foisonnante de gestes attentionnels et expérientiels décrits par le GREX et la micro‑phénoménologie.
Prenons un exemple afin d’illustrer un de ces gestes “la visé à vide”. Geste utile pour laisser revenir un mot qui vous a échappé. Vous l’avez là, sur l’extrémité de votre langue, prêt à être articulé. Il est là en potentialité. Vous avez eu la sensation de son passage, parfois de son dévoilement, immédiatement recouvert.
“Viser à vide, c’est chercher à atteindre cognitivement quelque chose qui ne se donne pas immédiatement comme disponible, mais dont on sait avec certitude qu’on l’a vécu, qu’il existe. L’entretien d’explicitation pour aider à la réussite de cette “visée à vide” et ainsi obtenir un “remplissement” mnémonique, propose à la personne de laisser revenir des impressions sensorielles de ce moment passé, des éléments de contexte, n’importe quoi qui n’a pas fait l’objet d’une mémorisation au moment où il était vécu.” Pierre Vermersch.
Ce geste de laisser revenir est en soi un geste expert, celui de laisser place et temps. Vous lui faites place, et lui offrez l’opportunité de se dévoiler. Dans l’exemple du mot qui échappe, l’amorce est manifeste, même si elle se présente comme absence- de mot en l’occurrence. Mais, il arrive que vous n’ayez accès qu’à un signal très faible (infra-stimuli), perceptible à l’horizon lointain de votre présence, hantant subtilement la tonalité de votre présence.
[Notes] Apprendre à percevoir ces signaux faibles est une compétence cruciale - notamment dans les pratiques somatiques. Les débutant·es ne perçoivent que les signaux forts (douleur aiguë, fatigue massive, symptôme évident). Les expert·es développent une sensibilité aux signaux faibles - ces micro-tensions, ces variations toniques subtiles, ces qualités affectives à peine perceptibles qui précèdent les symptômes manifestes. C’est tout l’enjeu de l’attention réceptive : créer un espace assez silencieux, assez patient, pour que ces signaux infimes puissent se faire entendre.
Felt sense et felt shift : Eugene Gendlin
Eugene Gendlin, philosophe et psychothérapeute, a développé une pratique appelée Focusing qui explore une dimension particulière de notre expérience corporelle : le felt sense. Il s’agit d’une sensation corporelle globale, pré-verbale, mais profondément chargée de sens.
Le felt sense n’est ni une simple sensation physique localisée (“j’ai mal au dos”), ni une émotion clairement identifiée (“je suis triste”), ni une pensée déjà verbalisée (“je devrais faire X”). C’est plutôt une qualité corporelle vague, globale, complexe, qui porte du sens sans encore l’expliciter. Imaginez cette impression de lourdeur diffuse dans la poitrine qui semble liée à un projet en cours… mais vous ne savez pas encore exactement comment ni pourquoi. C’est cette zone d’indétermination porteuse de sens que Gendlin nomme felt sense.
Le felt sense est précisément une réverbération corporelle : quelque chose qui s’est passé (une interaction, une situation, un projet) continue de vibrer dans le corps, de manière diffuse, globale. Cette vibration n’est pas un simple résidu - c’est une forme de traitement en cours, une réverbération qui cherche sa résolution. Le corps, comme un espace acoustique riche, laisse résonner les événements, les transforme par leur circulation interne.
Le processus Focusing se déploie en quatre temps. D’abord, un dégagement : se mettre à l’écoute intérieure, dans une disposition proche de la suspension que nous avons déjà rencontrée. Puis vient l’émergence du felt sense lui-même : laisser venir cette sensation corporelle globale, sans chercher à la forcer ou à la définir prématurément. La troisième phase consiste à rechercher ce que Gendlin appelle une “poignée” : un mot, une image, un geste qui résonne avec le felt sense. Il ne s’agit pas de décrire objectivement la sensation, mais de trouver ce qui fait “oui, c’est ça” - une forme de reconnaissance intuitive. Enfin, quand la bonne poignée est trouvée, se produit le felt shift : un changement de phase corporel, souvent vécu comme une sensation de relâchement, d’ouverture, accompagné d’un “ah oui !” presque surprenant.
Le felt shift marque un changement dans la qualité de réverbération : la vibration vague, diffuse, inconfortable trouve soudainement une forme (la “poignée”). C’est comme si les multiples résonances désordonnées se synchronisaient brutalement en un pattern cohérent - une cristallisation acoustique. La réverbération ne disparaît pas, mais elle s’organise, devient claire, porteuse.
Ce felt shift présente une qualité particulière : c’est un surgissement, quelque chose qui cristallise soudainement. Le processus n’est pas graduel mais discontinu, non produit volontairement mais émergent, souvent accompagné de surprise (“ah ! je ne savais pas que c’était ça”). Nous retrouvons ici la même structure de changement de phase que celle décrite par Simondon.
Synthèse : Le geste récursif de l’apprentissage
Les trois approches que nous venons d’explorer - celle de Gorman, celle de Depraz, Varela et Vermersch, et celle de Gendlin - décrivent au fond la même structure récursive, mais l’éclairent sous des angles différents.
Chez Gorman, il s’agit de ne pas faire le prochain pas, d’accepter le moment tel qu’il se présente, permettant ainsi qu’une réorganisation émerge. Chez Depraz, Varela et Vermersch, le mouvement passe par la suspension, puis une redirection de l’attention, puis un accueil réceptif, jusqu’à ce que quelque chose se montre. Chez Gendlin, le processus va d’une écoute intérieure vers l’émergence du felt sense, puis la recherche d’une poignée, jusqu’au felt shift qui cristallise le sens.
Ce qui traverse ces trois approches tient en quelques gestes essentiels. D’abord, sortir du couplage automatique - ne plus être simplement pris·e dedans, captif·ve de la réaction habituelle. Ensuite, porter attention au processus lui-même : c’est précisément cette récursivité, cette capacité à observer le couplage dans lequel on est engagé·e. Puis, laisser émerger plutôt que forcer, faire confiance au processus plutôt que chercher à le contrôler. Et enfin, constater que quelque chose de nouveau apparaît - une réorganisation, un sens qui se dévoile, un insight.
C’est précisément en cela que consiste le geste récursif de l’apprentissage incarné. Apprendre n’est pas seulement coupler avec le milieu - grimper sur la roche, jouer d’un instrument, danser avec un·e partenaire, clarifier un nouveau concept. Apprendre, c’est aussi coupler avec ce couplage : porter attention à ma façon de grimper, de jouer, de danser, d’être mis en résonnance avec plus grand et développer une confiance expérientielle dans la capacité transformative associée à cette attention récursive.
C’est de cette récursivité que peut émerger la transformation.
L’ exemple qui suit est tiré d’un article de Jacques Gaillard, particulièrement intéressé par le recueil de vécus en première personne dans des situations pédagogiques. cf. L’enseignant maître de lui ? Approche psycho-phénoménologique de l’interaction pédagogique.
Cette structure récursive n’est pas qu’un concept abstrait. Elle traverse toute pratique pédagogique incarnée, comme en témoigne cet exemple rapporté par une enseignante de danse en milieu scolaire. Dans le cadre d’un atelier avec 24 enfants de 4-5 ans, elle leur propose d’explorer un mouvement “sans jamais quitter le sol”. “Vous allez bouger avec le sol, sans jamais quitter le sol, sans jamais vous retrouver vraiment debout.” Rapidement quelque chose ne fonctionne pas. Les corps sont “vides, vidés, désertés, non habités” - les enfants exécutent la consigne sans l’habiter.
L’enseignante observe son propre état : “Je les observe avec une moue que je sens s’installer sur mon visage ; mon front se plisse, ma nuque se raidit, ma respiration se bloque.” Elle pourrait réagir automatiquement - corriger les enfants, répéter la consigne plus fort, donner un exemple. Mais elle suspend. “OK, mon intention, quelle est ton intention ? […] Je décide alors de prononcer le mot ‘fin’.” Elle arrête. Elle ne fait pas “le prochain pas”. C’est exactement le geste que Gorman décrit : interrompre la réaction habituelle, accepter le moment tel qu’il est.
Puis vient une redirection de l’attention, dans le mouvement que Depraz théorise. “Faire le vide, ralentir, faire taire. […] Mon attention, elle est où ? […] Ouvre, vaste… laisse-toi impressionner, le lieu, la lumière…” L’enseignante ne cherche pas directement la solution, à sortir de cette situation symptomatique, certainement inconfortable. Elle redirige son attention vers son propre vécu corporel, ici et maintenant.
Ce qui se passe chez les enfants (corps “vides, désertés”) réverbère en elle : moue, front plissé, nuque raidie, respiration bloquée. Elle ressent corporellement l’échec de la consigne. Mais au lieu de réagir à cette réverbération inconfortable (corriger, insister), elle suspend - elle crée un espace où cette réverbération peut se transformer.
Dans cette redirection s’ouvre l’espace pour l’accueil - ce que Gendlin nomme le felt sense. “Ouvrir un espace en moi […] reçois, laisse-toi toucher, flottement… laisse venir… je salive, ma langue se déroule, ma bouche est pleine… je déglutis, je goûte.” L’attention au processus somatique est frappante : elle ne “pense” pas, elle ressent. Sa langue, sa salive, sa bouche… Et c’est de cette attention incarnée qu’émerge le mot : “GOÛTER !?!? Le mot me vient en bouche, soudainement à la bouche.”
C’est un felt shift parfait : le mot n’a pas été cherché - il a surgi. Cristallisation soudaine, accompagnée d’une reconnaissance immédiate (“c’est génial, ça colle !”). L’enseignante reprend alors avec les enfants : “Goûter le sol avec nos mains, nos pieds, le ventre, le dos, avec tout notre corps comme si nous avions de petites bouches le long de nos bras…” Et tout change. “Des corps redémarrent dans une qualité autre… des corps en écoute… lenteur, suspens… Corps pleins, consistants.”
Réverbération transformative : Ce qui a réverbéré en l’enseignante (l’inconfort des corps vides) s’est transformé par la récursivité attentionnelle en un nouveau geste pédagogique (“goûter”). Et ce nouveau geste réverbère à son tour chez les enfants : leurs corps deviennent “pleins, consistants”. La réverbération n’est plus pathologique (vide → malaise → correction → vide) mais créative (vide → attention → émergence → plénitude).
Nous pouvons d’ailleurs remarquer le passage du “vous” au “nous” entre la première et la seconde consigne - l’enseignante ne se situe plus face aux enfants mais avec eux, participant à la même réverbération.
Le mot “goûter” transpose l’invariant du gustatif, que les enfants connaissent intimement, vers le domaine kinesthésique. C’est une analogie incarnée parfaite, non pas pensée abstraitement mais ressentie dans la récursivité attentionnelle. Ce qui n’aurait jamais pu être produit par une approche corticale, a jailli du processus somatique lui-même.
Confiance externe ⇄ Confiance interne
Revenons à la question de la confiance que nous avons développée en Section 3. Nous avons vu qu’elle se cultive dans le couplage avec le milieu (faire confiance au sol, à la roche, à l’instrument…).
Mais il y a une dimension supplémentaire : pour que cette confiance externe se développe, il faut aussi une confiance interne - c’est-à-dire la capacité à faire confiance au processus d’émergence lui-même.
Prenons ou faisons l’expérience de la small dance (petite danse), si vous ne savez pas de quoi on parle, je vous invite à l’expérimenter ici avant de poursuivre.
Phase 1 : Apprendre à faire confiance au sol (couplage externe)
- “Le sol me porte, je n’ai pas besoin de me tenir par effort”
- Développer la confiance que la gravité fonctionne (ça semble évident dit ainsi, mais nos habitudes toniques témoignent du contraire !)
Phase 2 : Apprendre à faire confiance au processus d’inhibition (couplage interne récursif)
- “Si je suspends ma réaction habituelle, mon organisation se réajuste d’elle-même”
- Développer la confiance que quelque chose émerge du non-faire
Phase 3 : Les deux se renforcent mutuellement (récursivité)
- Plus je fais confiance au sol → Plus je peux lâcher le contrôle interne
- Plus je lâche le contrôle → Plus je sens finement le couplage avec le sol
- Plus je fais confiance et lâche le contrôle, plus je développe une qualité d’attention globale Chutes et attention dans le contact improvisation
- → Spirale vertueuse
C’est la même structure (confiance dans un couplage) qui opère à deux niveaux en réverbération mutuelle. La confiance externe (sol me porte) réverbère en confiance interne (je peux lâcher), qui réverbère en sensibilité accrue au sol, qui réverbère en confiance encore plus profonde… Cette réverbération en spirale s’enrichit à chaque passage - contrairement à la réverbération pathologique qui s’appauvrit.
Le geste de suspension et d’émergence
Dans notre développement sur le devenir-conscient nous avons décrit trois phases :
- Suspension (rupture avec la réaction automatique)
- Redirection (vers le processus plutôt que le résultat)
- Accueil (laisser venir ce qui émerge)
Ce triple mouvement est précisément le geste récursif de l’apprentissage et ce geste peut s’appliquer récursivement à lui-même :
Je peux porter attention à ma façon de porter attention.
Je peux suspendre ma façon habituelle de suspendre.
Je peux accueillir ma difficulté à accueillir.
Il n’y a pas de limite “naturelle” à cette récursivité - on peut toujours monter d’un niveau. C’est d’ailleurs ce que cultivent les pratiques contemplatives avancées : devenir conscient·e de la conscience elle-même, observer l’observateur ou l’observatrice…
On pourrait dire que ces pratiques cultivent une méta-réverbération : la réverbération elle-même devient objet d’attention. Non seulement je perçois comment le monde réverbère en moi et inversement, mais je deviens sensible aux qualités de cette réverbération - est-elle obsessionnelle ou exploratoire ? fermée ou ouverte ? appauvrissante ou enrichissante ?
Mais attention : cette récursivité peut devenir un piège si elle tombe dans l’hyper-réflexivité (la fameuse “paralysie par analyse”).
L’enjeu pédagogique est de cultiver juste assez de récursivité pour permettre la réorganisation, sans tomber dans le contrôle obsessionnel. Cela revient à habiter spacieusement la périphérie.
Et pour cela Gorman nous offre une jolie piste en conclusion de son article.
« Dans ce cercle, quel est le seul moment où nous sommes naturellement amené·es à la conscience ? C’est précisément le moment des symptômes celui que nous nous complaisons à haïr. Il n’y a aucune possibilité de changer quoi que ce soit ou de faire des choix quand nous sommes “dans l’inconscience” du rétrécissement. Ce n’est pas la peine d’y penser. La tâche n’est pas d’essayer d’amener la conscience dans les domaines où nous sommes “inconscient·es”, mais d’utiliser de manière constructive le moment où nous avons déjà la conscience, et il est heureux pour nous que, fréquemment, notre système nous réveille quand nous fonctionnons de manière non-constructive. »
Ou encore comme le propose Ingold de façon plus resserrée :
“L’éducation consiste à porter attention aux choses plutôt qu’à acquérir le savoir qui nous dispense d’avoir à le faire.” (Tim Ingold)
Apprendre à apprendre : Cultiver des réverbérations riches
Cette dimension récursive éclaire ce qu’on appelle “apprendre à apprendre” - formule souvent creuse, mais qui prend ici un sens précis : développer la capacité à reconnaître et modifier les qualités de réverbération.
Quelqu’un·e qui a “appris à apprendre” n’a pas acquis une technique révolutionnaire - cette personne a développé une sensibilité aux réverbérations :
- Reconnaître quand une réverbération devient pathologique (cercle vicieux, obsessionnelle)
- Savoir suspendre pour ouvrir l’espace de réverbération
- Cultiver une attention réceptive qui permet des réverbérations riches
- Faire confiance au processus d’émergence qui jaillit de ces réverbérations transformées
Et cette sensibilité, encore une fois, se cultive - par la pratique répétée de ces gestes récursifs, dans des contextes variés. Plus j’ai expérimenté qu’en modifiant la qualité de réverbération (suspension, accueil), quelque chose de nouveau peut émerger en escalade, en musique, en danse, en enseignement, plus je peux transposer cette structure vers de nouveaux domaines.
L’expertise devient transversale non pas parce qu’on a appris des “compétences générales” abstraites, mais parce qu’on a incorporé une sensibilité aux qualités de réverbération - des structures de rapport à soi qui fonctionnent quel que soit le domaine.
Section 5 : S’insérer dans la mélodie du monde
Nous voici arrivé·es à la dernière dimension de notre exploration : si l’apprentissage est reconnaissance d’invariants, cultivation de confiance, et processus récursif, vers quoi tend-il finalement ?
Réponse courte : Vers la capacité à s’insérer dans la mélodie du monde.
Cette formulation peut sembler poétique (et elle l’est), mais elle porte une proposition ontologique précise sur la nature du monde vécu et de notre rapport à lui.
Monde mélodique vs monde géométrique
Rappelez-vous, il y a longtemps, au début de cette longue traversée, nous avions longuement critiqué l’imaginaire de la camera obscura et son monde géométrique - cet espace fixe, mesurable, objectif où les choses occupent des positions définies. Proposons à présent un imaginaire alternatif : le monde comme mélodie.
Un monde mélodique n’est pas fait d’objets fixes dans l’espace, mais de flux temporels en devenir. Ce qui compte n’est plus la position mais le mouvement, non plus la forme mais le contour dynamique, non plus l’instant mais le rythme. Maxine Sheets-Johnstone, philosophe du mouvement, appelle cela kinesthetic melody - mélodie kinesthésique : “Le mouvement n’est pas déplacement d’un corps dans l’espace, mais déploiement d’une qualité dynamique dans le temps.”
Quand vous marchez, vous ne tracez pas une ligne géométrique au sol. Vous dansez avec la gravité, le sol, votre tonus, votre souffle - et cette danse a une qualité mélodique : fluide ou saccadée, bondissante ou coulante, suspensive ou pesante. Quiconque a marché quelque temps auprès d’un âne, pratiqué du vélo dans un peloton, dansé dans un bal traditionnel, connaît cet entraînement mélodique - cette façon dont les corps s’accordent non par synchronisation mécanique, mais par résonance sur des contours partagés.
Affects de vitalité : Les contours du monde vécu
Daniel Stern, que nous avons déjà rencontré avec la perception amodale, propose le concept d’affects de vitalité (vitality affects) pour décrire ces qualités dynamiques qui traversent notre expérience. Ce ne sont pas des émotions au sens classique - joie, colère, peur - mais des contours temporels : surgissant (montée rapide en intensité), explosif (pic soudain), coulant (flux continu, régulier), s’effaçant (déclin progressif), suspendu (maintien en tension), crescendo (amplification graduelle).
Ces contours sont amodaux - on les retrouve aussi bien dans un geste (le bras qui jaillit), une voix (le mot qui explose), une musique (la phrase qui s’efface), ou une lumière (l’aube qui croît). Le monde vécu est tissé de ces contours affectifs. Quand le grimpeur ou la grimpeuse “lit” la voie depuis le sol, iel ne voit pas que des prises géométriques - iel perçoit une mélodie gestuelle : séquence surgissante (départ dynamique), passage coulant (traversée fluide), moment suspendu (préhension précaire), résolution explosive (mouvement de sortie).
L’affect de vitalité n’est pas une propriété privée, subjective, enfermée “dans” un individu. Il est atmosphérique - c’est une forme en devenir qui se déploie entre les êtres et permet leur accordage. Daniel Stern appelle cela “accordage affectif” (affect attunement) : quand une mère et son nourrisson interagissent, iels ne se “transmettent” pas des émotions comme des objets qu’on passerait de main en main. Iels s’accordent sur des contours vitaux partagés.
L’exemple classique qu’en donne Stern est saisissant : le bébé agite joyeusement un hochet (geste surgissant), la mère répond “Oui !” avec une voix qui surgit également (même contour, modalité différente). Iels résonnent sur le même affect de vitalité. Ce qui se passe n’est pas de l’imitation - la mère ne secoue pas un hochet. C’est une transposition du même contour dynamique d’une modalité (geste) à une autre (voix). La relation émerge précisément de ce partage de forme temporelle.
Erin Manning l’exprime magnifiquement : “The relationship is the binding agent of not yet” - la relation est ce qui lie le “pas encore”. Ce “not yet”, ce “pas encore”, c’est exactement l’affect de vitalité : une forme en train de se faire, qui n’est pas encore cristallisée, figée, identifiée. Et c’est cette forme en devenir qui “lie” (binding agent) - qui crée la relation.
Quand deux grimpeur·euses s’entraident sur une voie, quand deux musicien·nes improvisent ensemble, quand un·e enseignant·e et un·e élève explorent un geste, ce qui les relie n’est ni une communication d’informations (“fais comme ça”), ni une synchronisation mécanique (bouger en même temps). C’est un accordage sur des contours vitaux partagés - une résonance sur ces formes en devenir qui circulent entre les corps, créant la relation par leur partage même.
Apprendre = Sentir et accorder les contours
Dans cette perspective, apprendre devient double : développer la capacité à sentir les contours affectifs du monde, puis la capacité à y répondre par des gestes accordés.
Les débutant·es sont “sourd·es” à ces contours - iels perçoivent seulement “difficile/facile”, “réussi/raté”, des catégories binaires qui appauvrissent l’expérience. Les expert·es, elleux, perçoivent la texture dynamique : “Ce mouvement demande un surgissement initial pour créer l’élan, puis un relâchement coulant pour laisser le corps suivre sa trajectoire, puis une suspension juste avant la saisie…” Cette sensibilité émerge de l’attention répétée aux qualités vécues du mouvement, de la réverbération patiente entre faire et sentir.
Une fois que je sens le contour affectif de la situation, je peux y répondre avec un geste qui s’y accorde. Si la musique a un contour surgissant, mon archet jaillit. Si la roche demande un contour coulant, mon corps glisse. Si la danse invite à un contour suspendu, je maintiens la tension. Si la pensée surgit, je peux la suivre jusqu’à son aboutissement. Il faut souligner que “s’accorder” ne signifie pas “imiter” - reproduire mécaniquement le même contour. L’accordage peut prendre plusieurs formes : consonance (même contour, danser ensemble), résonance (contour amplifié, répondre à l’élan par plus d’élan), ou contrepoint (contour contrasté, répondre au surgissement par un effacement).
Ce qui compte, c’est que le geste trouve “sa place” dans la mélodie - qu’il participe au flux temporel plutôt que de le perturber ou de s’en isoler. C’est cette participation qui distingue l’expertise de la simple exécution technique.
L’apprentissage comme participation au devenir
Revenons une dernière fois à notre grimpeur qui depuis le temps ne doit pas être très loin du relais. Quand il a développé son expertise, que s’est-il passé exactement ? Pas ce que suggère le modèle extractiviste : extraire des informations sur la roche, stocker des techniques correctes, les appliquer mécaniquement. Mais quelque chose de plus radical et discret.
Il a appris à écouter la roche - sentir ses contours affectifs, ces qualités dynamiques qui émergent du couplage. Il a appris à répondre par des gestes qui s’accordent à ces contours. Il a appris à participer au devenir partagé roche-grimpeur, où sa ligne et la ligne de la roche s’entrelacent de façon à créer quelque chose qui n’existait ni dans “lui” ni dans “la roche” séparément : une danse.
Et cette danse a une mélodie - un contour affectif qui émerge de leur couplage et qui guide leurs mouvements respectifs. Le grimpeur expert ne “maîtrise” pas la roche, il ne la “domine” pas par la force ou la technique. Il danse avec elle. Et dans cette danse, comme dans toute improvisation réussie, les partenaires se transforment mutuellement.
Implications : Pédagogie de la participation
Si apprendre c’est s’insérer dans la mélodie du monde, enseigner devient autre chose qu’une transmission d’informations ou de techniques. Cela devient l’art de créer des situations où la mélodie peut se faire entendre - “Explore cette variation, écoute ce qui émerge” - et d’orienter l’attention vers les contours affectifs : “Perçois-tu comment ce mouvement surgit ? Comment il s’efface ?”
Il s’agit d’encourager l’accordage plutôt que l’imitation - “Trouve ton propre contour qui s’accorde avec celui-ci” - car la participation n’est jamais reproduction mécanique. Et surtout, il s’agit de cultiver la confiance dans l’émergence : “Si tu écoutes et réponds, quelque chose va émerger.” Cette confiance n’est pas une croyance abstraite mais une disposition incarnée, cultivée par l’expérience répétée que l’accordage fonctionne, que la réverbération entre sentir et agir produit effectivement des transformations.
Coda : L’attention comme geste mélodique
Revenons une dernière fois au tout début, à notre proposition initiale : “L’attention est un geste : c’est-à-dire un faire qui est identiquement un faire-paraître.” Nous pouvons maintenant enrichir cette formule avec tout ce qui s’est déployé au fil de notre parcours.
Quand je porte attention, je ne “projette” pas un faisceau lumineux sur des objets inertes qui attendraient passivement d’être illuminés. Je module ma résonance avec les flux qui m’entourent - je m’accorde, je me désaccorde, je cherche les consonances et les contrepoints. Et de cette modulation active émerge un monde de pertinences - mon Umwelt, ce monde qui est mien non par possession mais par participation.
Ce monde n’est pas fixe, il n’est pas une collection d’objets stables occupant des positions définies dans un espace géométrique. Il est mélodie - flux temporels en devenir, contours affectifs qui surgissent, s’effacent, se suspendent, croissent. Et apprendre, c’est enrichir cette mélodie - non pas en accumulant des notes comme on entasserait des données (modèle extractiviste), mais en développant ma capacité à écouter finement et à répondre justement aux contours affectifs qui tissent le réel.
Nous ne sommes pas des observateur·rices séparé·es qui cartographient un monde muet.
Nous sommes des participant·es qui dansent dans une mélodie toujours en train de se faire.
Vous évoluez dans un minimonde, une sorte de bulle dont aurait été temporairement effacé tout ce qui ne concerne pas cette mission. Une fois les éléments de ce minimonde bien identifiés, vous pouvez prendre conscience qu’ils ont une manière particulière d’évoluer dans le temps, par eux-mêmes et sous l’effet de vos propres actions. Vous êtes alors en contact avec votre hyperobjet d’attention qui peut inclure, à force de pratique, ces perceptions internes qui forment votre conscience de vous-même. Vous vous rendez alors compte que la situation du moment, qui inclut votre propre état d’esprit, a un certain élan, une certaine inertie, que vous pouvez observer. Il n’y a plus qu’un pas vers cette fameuse double attention, à la fois globale et locale, où chacune de vos actions est dictée par la conscience d’une forme globale à créer, associant le monde et vous-même. Vous êtes dans un état attentionnel optimal, l’état de flow peut-être. La route est un peu longue, j’en conviens… mais chaque situation de la vie permet de s’entraîner
Lachaux, Jean-Philippe. Le Cerveau funambule
*Note : Notre approche résonne fortement avec la théorie de la résonance d'Hartmut Rosa (Resonanz, 2016), notamment sa critique du rapport de disponibilité au monde et sa valorisation des relations transformatives mutuelles. Cependant, là où Rosa développe une analyse macro-sociologique, nous proposons une phénoménologie micro-analytique de ces processus, ancrée dans les sciences cognitives énactives et les pratiques somatiques. Les concepts d'**accordage**, **réverbération** et **mélodie** peuvent être lus comme une opérationnalisation pratique et incarnée de ce que Rosa nomme "résonance".*