Décryptage : “Totalité sphérique post-parménidienne”
L’impératif varélien : sortir de l’objet-nature
Ce qui est rejeté : “nature comme grand objet”
Cette formule critique la position réaliste classique héritée de la science moderne :
- Nature = ensemble de choses existant “là-dehors”, indépendamment de nous
- Science = miroir neutre qui représente cette nature objective
- Sujet connaissant = observateur extérieur contemplant l’objet-nature
- Dualisme sujet/objet maintenu : “je” (sujet) face à “monde” (objet)
Problème selon Varela : Cette position est intenable phénoménologiquement — elle présuppose un observateur qui pourrait sortir du monde pour le contempler de l’extérieur, position impossible puisque nous sommes toujours déjà immergés dans ce que nous tentons de connaître1.
”Totalité sphérique” : qu’est-ce que ça signifie ?
Contre la totalité “linéaire” (Parménide)
Parménide (Ve s. av. J.-C.) :
- L’Être est UN, immobile, éternel, homogène
- Totalité comme bloc complet : tout ce qui est, est donné d’un coup
- Pas de devenir, pas de multiplicité réelle (illusions des sens)
- Métaphore de la sphère chez Parménide : Être parfait, achevé, clos sur lui-même[^2]
Héritage problématique :
- Monde comme totalité achevée, que sujet contemple de l’extérieur
- Connaissance = saisir cette totalité donnée
- Temps et devenir = apparences illusoires masquant Être éternel
”Post-parménidienne” : quelle mutation ?
Totalité sphérique varélienne transforme radicalement le sens :
1. Sphérique = sans extérieur
- Pas de “vue de nulle part” depuis laquelle observer la totalité
- Nous sommes immergés dans ce que nous connaissons
- Impossible de sortir pour contempler le tout “de l’extérieur”
- Cf. clôture opérationnelle : système autopoïétique n’a pas accès à “monde objectif”, juste à ses propres états[^3]
2. Mais non-parménidienne : totalité dynamique
- Pas bloc achevé et immobile
- Mais processus auto-organisé en devenir
- Totalité = réseau de relations changeantes, pas substance permanente
- Cf. bouddhisme : totalité comme flux impermanent (anicca), pas Être éternel
3. Totalité auto-référentielle
- La sphère ne se réfère pas à extérieur (pas d’au-delà)
- Elle se constitue elle-même par ses propres opérations (autopoïèse)
- Métaphore : surface sphère se courbe sur elle-même, sans bord où “sortir"
"Éprouvante aussi bien qu’éprouvée” : le cœur de l’énaction
C’est ici que tout bascule — dissolution de la dualité sujet/objet.
Nature éprouvée (versant classique)
Attitude naturelle :
- Nature = ce que je perçois, ce qui m’affecte
- Je suis sujet éprouvant, nature est objet éprouvé
- Dualité maintenue : sentiment/ressenti vs chose sentie
Exemple : Je sens chaleur du soleil
- Moi (sujet) ← éprouve ← chaleur (objet)
- Flèche unidirectionnelle : de l’objet vers le sujet
Nature éprouvante (révolution énactive)
Énaction varélienne :
- Nature n’est pas seulement ce que j’éprouve
- Nature m’éprouve également — je suis constitué par elle
- Je ne suis pas extérieur à ce que je perçois
- Réciprocité ontologique : sujet et monde s’auto-constituent mutuellement[^4]
Exemple développé : Je sens chaleur du soleil
- Pas simplement : Moi ← chaleur
- Mais : Couplage structural
- Soleil déclenche processus thermorégulation (je transpire, vasodilatation)
- Ces processus transforment ce que je suis (état corporel modifié)
- “Chaleur” émerge dans cette interaction, pas avant
- Soleil n’est pas “chaud en soi” — chaleur = propriété relationnelle énactée dans mon couplage avec photons
Généralisation :
- Je ne perçois pas monde préexistant
- Monde et moi émergeons ensemble dans le couplage
- Nature m’éprouve = nature me constitue autant que je la constitue
- Coproduction conditionnée (pratītyasamutpāda bouddhiste)[^5]
Schématisation : deux modèles opposés
Modèle classique (nature-objet)
[SUJET] ──observe──> [NATURE-OBJET]
↑ ↓
éprouvant éprouvée
(actif) (passive)
- Dualité maintenue
- Nature = grand réservoir d’objets indépendants
- Sujet = spectateur extérieur
Modèle varélien (totalité sphérique)
╱─────────────╲
│ TOTALITÉ │
│ SPHÉRIQUE │ ← pas d'extérieur
│ │
│ sujet ⟷ monde │ ← coproduction
│ (énaction) │
╲─────────────╱
- Pas de dualité fondamentale
- Sujet et nature = pôles émergents du couplage
- Chacun éprouve et est éprouvé par l’autre
- Sphère = immersion mutuelle sans extériorité possible
Liens avec concepts
Gestosphère (Godard)
Gestosphère comme totalité sphérique :
- Pas “corps-objet” dans “espace-objet”
- Mais champ pré-personnel d’où gestes émergent
- Geste n’est pas produit par sujet séparé (éprouvant) agissant sur monde (éprouvé)
- Geste = actualisation du champ où sujet et monde se co-constituent
Exemple Alexander :
- Lever bras : pas “je (sujet) lève mon bras (objet) dans espace (objet)”
- Mais : geste émerge de totalité champ gravitaire-tonus-intention
- Je suis éprouvé par gravité (elle me constitue) autant que je l’éprouve (je m’y accorde)
- Totalité sphérique = gestosphère sans dedans/dehors strict
Accordage
Accordage comme participation à totalité éprouvante-éprouvée :
- Pas ajustement d’un sujet (éprouvant) à objet externe (éprouvé)
- Mais co-ajustement mutuel : je me transforme en accordant, monde se transforme
- Exemple : accordage postural
- Je ne m’accorde pas à sol “objectif” là-dehors
- Sol-et-moi émergeons dans couplage (sol devient “praticable”, je deviens “posturé”)
Preuve du réel (Lygia Clark) dans article H.Godard
Objet relationnel teste totalité sphérique :
- Objet n’est pas chose objective (éprouvée seulement)
- Il est médiateur révélant qu’on est toujours déjà dans totalité éprouvante-éprouvée
- Exemple : pierre sur ventre
- Pas simplement “je sens poids” (moi éprouvant ← pierre éprouvée)
- Mais “pierre révèle mon poids à moi-même” (je deviens éprouvé par pierre)
- Circularité : je l’éprouve, elle m’éprouve → frontière devient indécidable
Anattā
Non-soi comme dissolution sujet éprouvant séparé :
- S’il n’y a pas “je” substantiel préexistant…
- Alors pas de sujet-éprouvant face à nature-éprouvée
- Reste : processus mutuel d’éprouvance sans pôle fixe
- Méditation révèle : “celui qui sent” est lui-même senti (par attention réflexive)
- Totalité sphérique = flux d’éprouvance sans propriétaire
Dimension éthique : conséquences pratiques
Si nature est totalité éprouvante-éprouvée…
1. Impossible de s’en extraire
- Pas de position “hors-nature” pour l’exploiter comme ressource
- Toute action sur nature = action sur soi (puisqu’on est constitué par elle)
- Écologie profonde : pas “protéger environnement extérieur” mais “prendre soin de ce qui nous constitue”[^6]
2. Réciprocité ontologique
- Nature n’est pas passive (éprouvée seulement)
- Elle agit sur nous autant qu’on agit sur elle
- Climat, biodiversité, pollutions → nous transforment (épigénétique, santé, affects)
- Responsabilité circulaire : on est effet autant que cause
3. Compassion comme lucidité
- Comprendre coproduction conditionnée (pratītyasamutpāda)
- Voir qu’autrui (humain, non-humain) n’est pas objet séparé
- Compassion = reconnaissance de totalité sphérique partagée[^7]
Sources et approfondissements
Texte Parménide original :
- Fragment 8 : “L’Être est, semblable à la masse d’une sphère bien arrondie”[^2]
Critique Varela du réalisme :
- The Embodied Mind (1991), ch. 8 “Enaction: Embodied Cognition”
- Autonomie et connaissance (1989), ch. 4 “La clôture opérationnelle”
Réversibilité éprouvant-éprouvé (Merleau-Ponty) :
- Le Visible et l’invisible (1964), “L’entrelacs - le chiasme”
Compassion et interdépendance (bouddhisme) :
- Varela, Dormir, rêver, mourir (1997), ch. 8 “L’altruisme et la compassion”
En somme : “Totalité sphérique post-parménidienne éprouvante-éprouvée” = formule condensée pour l’énaction radicale — monde et sujet ne préexistent pas leur rencontre, ils émergent ensemble dans couplage, sans possibilité d’extériorité. C’est la mort du spectateur (sujet observant objet-nature) au profit de la participation ontologique (immersion dans totalité vivante).
Footnotes
-
Varela, F., Thompson, E. & Rosch, E. (1991). The Embodied Mind, MIT Press, p. 139-144. [^2]: Parménide (Ve s. av. J.-C.), Fragment 8, lignes 42-49. In Les Présocratiques, Gallimard, Pléiade. [^3]: Maturana, H. & Varela, F. (1980). Autopoiesis and Cognition, Reidel, p. 78-80. [^4]: Varela, F. (1989). Autonomie et connaissance, Seuil, p. 103-117. [^5]: Varela, F. et al. (1991). The Embodied Mind, ch. 6 “Selfless Minds”, p. 110-114 (pratītyasamutpāda). [^6]: Naess, A. (1973). “The Shallow and the Deep Ecology Movement”. Inquiry, 16. Repris discussions Varela in Thompson, E. (2007). Mind in Life, Harvard UP, ch. 13. [^7]: Varela, F. (1997). Dormir, rêver, mourir, NIL, ch. 8, p. 218-235. [^8]: Merleau-Ponty, M. (1964). Le Visible et l’invisible, Gallimard, p. 172-204 (“L’entrelacs - le chiasme”). ↩